Je n’arrive pas à dormir la nuit.

Écouter le témoignage (ANG) :


Est-ce que je peux vous demander votre prénom ?

Avant que je ne vous donne mon nom laissez-moi vous raconter l’histoire de ce gars qui a parlé à la presse il y a trois jours de cela en donnant son nom et son prénom. Il a été détenu en cellule d’isolation. Donc si je vous donne mon identité ils vont me traiter comme en enfer ici. Je ne peux pas vous donner mon nom car ça me retombera dessus. C’est comme une prison ici.

Donc vous étiez détenu au centre 127 et vous avez été transféré au centre 127 bis sans avoir été informé des raisons ?

Non, ils ne m’ont même pas dit pourquoi ils m’ont transféré. Je leur ai demandé s’ils pouvaient m’apporter des biscuits et d’autres affaires que j’avais achetés et ils m’ont dit : « Non, ça c’est quelque chose auquel vous n’avez pas droit ici ». J’ai demandé à un autre garde et il m’a répondu la même chose. Je suis retourné auprès du premier garde et il a commencé à m’insulter en néerlandais. Ils vous traitent toujours comme si vous étiez un prisonnier ou un criminel. Je suis ici pour demander l’asile politique. J’ai un problème au Liban. J’ai déboursé beaucoup d’argent là-bas pour éviter de me faire tuer. Et puis j’arrive ici et on me traite comme un chien. Ils nous traitent mal, comme des animaux. Nous sommes environ sept ou huit gars répartis dans tout le centre, on vit seul, isolé les uns des autres. Il y a aussi des familles mais…

Mais les autres sont des femmes je pense, il y a beaucoup de femmes et peu d’hommes non ?

Il y a des gars ici – je les ai rencontré. Il n’y en a que 15, plus ou moins. Mais on vit séparément. Je leur ai demandé pourquoi ils m’ont emmené ici et ils m’ont répondu : «  Tu as aidé quelqu’un à traduire en anglais ». Et parce-que quelqu’un a réussi à s’échapper je l’ai forcément aidé, ou quelque chose du genre. Ils ne veulent pas qu’on comprenne ce qu’ils font.

Donc parce-que vous avez traduit certaines choses au centre 127 ils vont ont transféré au 127 bis ?

C’est exactement ça. C’est horrible ici. Je n’arrive pas à dormir la nuit. Ils viennent toutes les nuits pour nous surveiller, voir si dormons ou pas. Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? Vous êtes en train de dormir et tout à coup à quatre heure et demi du matin ils viennent frapper à la porte et demandent : « Tout va bien ? Vous n’avez besoin de rien ? » Ils font ça pour nous rendre fous, ils jouent avec nous.

Ils frappent à la porte juste pour voir si vous dormez, c’est ça ?

Oui et si je dors alors ils me réveillent, ce n’est pas juste ça. Ils disent qu’il s’agit simplement d’un contrôle de routine. C’est quoi un contrôle de routine ? Je dors déjà dans une prison, ça ne leur suffit pas ? A huit heures et demie nous devons quitter nos chambres. On n’a pas le droit de rester une minute de plus. On doit tous se rendre dans le hall du bas. Il y a une télévision et quelques divans sur lesquels on a le droit de s’asseoir. Mais nous sommes huit vous savez et il n’y a pas assez de place pour tout le monde sur les divans donc certains doivent rester debout et attendre que les autres soient reposés avant de pouvoir échanger.

Et vous n’avez pas d’autres activités ?

Il y a la télévision et une table avec des journaux. J’ai des affaires qui m’appartiennent et qui sont restées à l’accueil mais quand je demande à les récupérer ils refusent systématiquement, en disant qu’ils ne sont pas responsables de ça. Personne ne nous informe de nos droits, de ce que nous pouvons faire ici. Tout ce qu’ils nous disent c’est : « Entre ici ». Et c’est tout. A chaque fois qu’on demande quelque chose, la réponse est : « Non, non, non ». Il n’y a pas moyen de faire une lessive ici. Cela fait sept jours que je suis ici et je n’ai pas encore pu faire une seule lessive. J’ai lavé mes sous-vêtements dans la salle de bains. J’ai dû les laver comme ça pour pouvoir les remettre. La première nuit j’ai dû dormir avec mon pantalon. Pas de short, pas de pyjama, rien. Donc pas de sous-vêtements propres, pas d’essuies, pas de savons, rien. Ils m’ont dit : « Ils faut que nous cherchions après tout ça. Peut-être demain, peut-être dans une semaine. C’est insensé.

Et pour finir ils vous ont donné tout ça ?

Non, ils ne m’ont rien donné. La seule chose qu’ils m’ont donné c’est deux draps et un oreiller, c’est tout. Le lendemain j’ai demandé à pouvoir récupérer mes affaires et ils m’ont dit : « On n’a pas encore cherché après vos affaires. On ne peut pas vous les donner, elles sont encore retenues quelque part. » Donc j’ai demandé quand je pourrais les récupérer et ils ont dit : « Le mois prochain, maintenant dégage ». Comme ça. On ne peut rien faire ici, on ne peut pas crier, on ne pas hurler, on ne peut rien faire du tout. Ils nous menacent sans arrêt de faire usage des menottes, de gaz lacrymogène. On n’a pas le droit de parler à la presse étrangère, aux journalistes, aux organismes qui défendent les droits de l’Homme. Un jour j’en ai parlé à ma famille, je leur ai dit ce qu’il se passe ici et ils n’en revenaient pas. C’est ça la capitale de l’Europe ? La Belgique ? Cela ne devrait pas être comme ça ici. C’est complètement dingue. Ils nous traitent comme des chiens ici, pas comme des êtres humains. On n’a pas le droit à de la nourriture extérieure. Ils ont pris tout mon argent et m’ont fait signer un papier qui dit que je le récupérerai plus tard. Je leur ai dit que je n’avais pas besoin d’un papier garantissant que je vais récupérer cet argent, j’ai besoin de cet argent maintenant pour pouvoir au moins m’acheter un soda, des chips, du chocolat, quelque chose du genre quoi. Ils m’ont dit : «  Non, non, nous ne pouvons pas faire ça, on doit vous prendre tout votre argent ». Si je casse quelque chose je dois le payer avec mon argent même si c’est un accident. Et si je n’ai pas assez d’argent pour payer je dois me débrouiller pour que quelqu’un m’envoie de l’argent de l’extérieur.

Et ils vous ont pris beaucoup d’argent ?

Oui, beaucoup d’argent, ils m’ont tout pris. J’ai cinq cent dollars et deux cent euros et de la monnaie. Ils ont tout pris et m’ont laissés avec vingt-cinq cents. Ils ne nous traitent pas comme des êtres humains.

Donc vous ne pouvez-pas acheter quoi que ce soit ?

Non, je ne peux rien acheter. La bouffe est mauvaise et je ne peux pas en acheter d’autre puisque je n’ai pas d’argent. Ça craint ici. Il y a plein de choses qui ne tournent pas rond ici. A onze heures du soir ils nous enferment dans nos chambres, on ne peut plus sortir. On n’a même pas le droit de prendre une douche. On n’arrive pas à dormir et on ne peut rien faire. Au matin on a le droit de prendre une douche et de descendre. Puis à la fin de la journée on doit remonter dans nos chambres et c’est comme ça jours après jours, tous les jours.

Et à midi vous mangez dans un réfectoire ?

Non, non, tout se passe dans la même pièce où il y a la télévision, la table avec les journaux et les deux divans.

Et c’est donc dans cette pièce que vous prenez vos repas ?

Oui, il m’arrive parfois de manger, sinon je dors à même le sol quand j’ai envie de dormir. Tout est tellement ennuyant ici.

Et à quels moments est-ce que vous avez le droit de sortir ?

On a jamais le droit de sortir, il n’y a pas de « sortie » ici. Les autres ils peuvent sortir, on les entend parfois quand ils sont dehors. Mais ici il n’y a que trois fenêtres. Je me trouve devant l’une d’entre elles à l’instant où je vous parle. C’est le seul moyen d’avoir accès à de l’air frais.

Vous n’avez jamais eu la possibilité de sortir depuis que vous êtes au 127 bis ?

Une seule fois j’ai eu le droit le sortir. C’était la fois où il y avait un concert devant le centre. Ils nous ont dit qu’on pouvait sortir et écouter la musique mais en fait on n’avait pas le droit de s’approcher de la grille, on ne pouvait pas parler aux journalistes, pas de caméras, pas de téléphones, rien. Et quand la presse est là ou une organisation qui défend les droits de l’Homme ils cachent les menottes et les gaz lacrymogène.

Ils les enlèvent de leurs ceintures ?

Oui c’est ça. Ils ne gardent que leur talky-walky.

.

Ils ont déjà fait usage des menottes ?

Pas sur moi du moins. Mais ils nous menacent constamment de les utiliser si nous protestons. Ils ne rigolent pas avec ça.

On va poster ce témoignage sur le site web. Est-ce qu’il y a autre chose que vous voulez raconter ? Est-ce que vous avez un avocat ?

Oui j’ai un avocat, un prodeo, il s’appelle Karl Stas.

C’est un bon avocat.

Non, ce n’est pas un bon avocat. La première fois qu’il m’a vu et avant même que je ne lui raconte mon histoire il m’a dit que je n’avais que cinq pour cent de chance d’arriver à sortir d’ici et que si quelque chose de mal se passait ici je devais l’en avertir par fax. Je ne peux pas l’appeler. Quel genre d’avocat c’est ça ? Je n’arrive pas à le rencontrer, je ne le vois jamais, sauf la fois où j’avais un entretien. C’était la première et la dernière fois que je l’ai vu. Les trois avocats d’ici, parce qu’ils sont prodeo ils s’en foutent de nous. Tout ce qui les intéresse c’est de finir le boulot au plus vite. Croyez-moi, il n’y a personne que ça intéresse.

Est-ce que vous voulez que nous mentionnions l’une ou l’autre raisons qui vous ont amené ici en Belgique ?

Oui bien sûr. Je peux vous lire mon histoire, je peux même vous la faxer. J’ai même des documents provenant du gouvernement libanais qui attestent que tout ce que je raconte correspond à la vérité.

Je viens d’une famille très accueillante et je n’ai jamais eu de problème avec qui que ce soit. Mais un jour, c’était en 2009, ma tante a accidentellement heurté quelqu’un lors d’un accident de la route avec une moto et cette personne est décédée. La famille de la femme décédée a tenté de me tuer encore et encore selon le principe de « œil pour œil, dent pour dent ». Parce-que j’étais le dernier proche encore vivant de ma tante. Elle n’a eu que des filles, aucun fils. Ils ont planté un couteau dans mon dos. J’ai les rapports de l’hôpital, j’ai les rapports de la police. Tous ces documents se trouvent au Commissariat Général. Je n’ai toujours pas reçu de réponse de leur part. Ils m’avaient assuré que ça ne prendrait que quelques jours. Ca fait déjà plus d’une semaine. Lorsque je me suis fait poignarder j’ai dû rester à la maison durant cinq ou six jours et c’est comme ça que j’ai fait la connaissance avec des passeurs. J’ai payé environ six mille dollars pour arriver ici et demander l’asile politique. Et puis j’ai encore payé vingt-cinq mille dollars à la famille pour qu’ils me laissent tranquille mais ils n’ont pas voulu de mon argent et m’ont dit qu’ils me tueraient de toute façon. Donc je me suis enfuit. Je suis très loin de ma famille maintenant. Voila mon histoire.

centres fermés Belgique expulsion – Closed centres Belgium deportation – Gesloten centra uitzettingen

One Response to Je n’arrive pas à dormir la nuit.

  1. Pingback: Last testimonies | gettingthevoiceout

Comments are closed.